
Résurrection de
l’infanterie:
Découverte des propriétés
balistiques de la poudre, le canon, l’arquebuse. – La
première moitié du XIVe siècle voit s’opérer
une révolution radicale dans la tactique en créant
les éléments qui servent d’enfance à
l’art moderne : l’infanterie renaît, les propriétés
balistiques de la poudre sont découvertes, le canon inventé
; bientôt l’idée d’armer les hommes de
petits tubes en fer aboutit à l’arquebuse. Ce sont
ces quatre éléments, conséquence l’un
de l’autre, qui font de l’origine du XIVe siècle
le point de départ d’une période qui va mener
de progrès en progrès jusqu’aux temps modernes.
Un coup d’œil rapide sur l’histoire militaire du
XIVe et du XVe siècle nous montrera la fortune n’accordant
que de rares faveurs à la tactique féodale, et se
rangeant au contraire du côté des inventions nouvelles.
Les Suisses :
La résurrection de l’infanterie
comme force principale des armées fut due au patriotisme
; ce fut pour défendre leurs montagnes que les Suisses opposèrent
aux chevaliers de Léopold d’Autriche une armée
exclusivement composée de fantassins [70] qui reçut
dans les défilés de Morgarten le baptême de
la victoire (1315).
Edouard III:
Cet exemple produisit des résultats
décisifs, et la bataille de Crécy (1346), si fatale
à la France, fut une preuve de l’emploi de plus en
plus fréquent de l’infanterie. On voit en effet, dans
cette journée, Édouard III composer sa première
ligne de 10 000 archers bien embusqués et appuyés
par des bombardes, qui étaient l’artillerie de l’époque.
Philippe VI, dépourvu de canons, n’en attaque pas moins
les Anglais, il engage tout d’abord ses habiles arbalétriers
génois, mais ceux-ci, s’avançant à découvert,
sont écrasés par les traits et les boulets. Le roi
de France, impatienté, foule alors ses propres fantassins
sous les pieds de ses hommes d’armes, et s’élance
pour livrer bataille selon l’antique usage ; mais après
des prouesses inouïes, ses chevaliers sont complètement
mis en déroute et périssent en grand nombre.
Le Prince Noir:
Il suffit de considérer les dispositions
que le Prince Noir prend dix ans plus tard (1356), à la bataille
de Poitiers, pour juger de la véritable révolution
opérée dans les idées militaires. L’armée
anglaise avait pris position au sommet d’une colline qui avait
pour accès un étroit défilé bordé
de haies dans lequel le roi Jean s’engagea imprudemment. Son
avant-garde ayant pénétré dans l’obstacle
y fut accueillie par les traits des archers anglais, partant des
buissons qui bordaient le chemin, et ne put continuer sa marche
malgré tous les renforts qu’elle [71] reçut
; au même instant une partie de l’armée française
donnait dans une embuscade habilement ménagée sur
son flanc. Le général anglais, profitant du désordre,
fit descendre ses troupes de leurs positions et tomba sur les Français
qui furent complètement vaincus. Cette défaite eut
les proportions d’un désastre : le roi de France et
une grande partie de ses chevaliers tombèrent dans les mains
des vainqueurs après des prodiges d’une inutile vaillance.
Les deux terribles leçons de Crécy et de Poitiers
furent néanmoins insuffisantes pour ouvrir les yeux de la
noblesse française et une nouvelle défaite de la journée
d’Azincourt (1415) dut lui prouver ce qu’il en coûterait
désormais de mépriser l’infanterie et de se
présenter au combat dans une vicieuse position tactique.
Du Guesclin, Jeanne d’Arc. – Malgré cet aveuglement,
quelques esprits tenaient compte des progrès tactiques accomplis,
et il faut saluer ici la vaillante épée de Du Guesclin,
ce héros de la seconde moitié du XIVe siècle,
ainsi que la vierge martyre qui jette sur notre histoire militaire,
au XVIe siècle, un reflet merveilleux. Du Guesclin et Jeanne
d’Arc apprécièrent l’infanterie comme
elle le méritait, mais après eux la routine, rouille
tenace et funeste, reprit le dessus.
Les Suisses et Charles le Téméraire:
La chevalerie française, toujours
dédaigneuse des fantassins, crut pouvoir s’en passer
et conserver sa manière de combattre en se faisant soutenir
toutefois par de fortes [72] masses d’artillerie. Cet essai
fut infructueux : Charles le Téméraire, qui le mit
en pratique, apprit à Granson et à Morat ce que les
Anglais avaient si admirablement saisi, c’est-à-dire
que dans un pays accidenté (le duc de Bourgogne choisit inhabilement
ses champs de bataille dans ces conditions) le cavalier, quelque
brave qu’il soit, ne peut lutter avantageusement contre le
fantassin.
Des désastres aussi multipliés, faiblement compensés
par quelques succès remportés par l’ancienne
tactique (Rosebeck 1382 et la Birse 1444), amenèrent enfin
les chevaliers français à imiter leurs émules
d’Angleterre et à ne plus considérer les troupes
de pied comme un ramassis inutile, bon seulement au service des
troupes légères. L’organisation de l’armée
que Charles VIII conduit à la conquête du royaume de
Naples montre l’accroissement de plus en plus grand de l’infanterie
et de l’artillerie. Ce prince avait, en effet, 20 000 fantassins
choisis parmi les agiles paysans de la Bretagne et de la Gascogne,
ou empruntés aux montagnes de la Suisse, plus 1 336 canons
dont 1 200 à main ; enfin la cavalerie se composait de 9
000 chevaliers, fraction encore considérable et qui restant
longtemps stationnaire va contribuer elle-même à l’augmentation
de l’infanterie, arme dont la cavalerie n’est que l’auxiliaire.
Louis XII,
successeur de Charles VIII, continua à s’avancer dans
une voie résolument ouverte, et s’attacha au développement
de l’infanterie qui devint au XVIe siècle le fond des
armées.
Infanterie espagnole:
Mais la France était entrée
tard et comme malgré elle dans cette route du progrès
: aussi fut-elle devancée non seulement par les Suisses et
les Anglais, mais encore par une puissance dont l’infanterie
brilla d’un vif éclat, et garda près de deux
siècles le premier rang parmi les armées de l’Europe
: nous venons de prononcer le nom de l’infanterie espagnole.
Nombreuse, appréciée, armée du mousquet, sobre,
rompue aux marches et conduite par des généraux tels
que Gonzalve de Cordoue, Antoine de Leyva et Pescaire, cette infanterie
remplit le XVIe siècle de ses exploits. Séminara,
Cérignole, le Garigliano signalent sa valeur dans la campagne
de 1503 ; dans celle de 1512, à Ravenne, elle soutient seule
la retraite et quitte le champ de bataille sans être entamée
et avec un aplomb admirable. Peu après, la victoire de Pavie
(1525) achève la réputation de ces fantassins, qui
restent jusqu’à Rocroy les plus redoutables de l’Europe.
Infanterie française:
Cependant l’infanterie française se formait sur ces
beaux modèles et voyait à sa tête des chevaliers
qui ne croyaient pas déchoir en la commandant. Entraînée
par Gaston de Foix, Bayard, Louis d’Ars, le comte d’Enghien,
Montluc, d’Alègre, Molard, elle montra bientôt
les brillantes qualités qui la distinguent, et elle était
déjà devenue excellente après les campagnes
d’Italie qui furent son glorieux et difficile apprentissage.
Renaissance militaire:
La seconde moitié du XVIe siècle, ensanglantée
par des guerres nombreuses, fut [74] une époque de renaissance
militaire. Elle reconstitua les trois armes, montra leur proportion,
leur importance comparative, et assura surtout le triomphe de l’infanterie.
Partout, en effet, s’organisèrent de solides fantassins
; les fantassins suisses, les fantassins espagnols, ceux-ci arrivés
à leur apogée, l’infanterie anglaise, l’infanterie
française et les landsknechts allemands. Cette époque
tourmentée produisit des généraux d’action
mais pas un génie militaire. Gonzalve de Cordoue, Antoine
de Leyva, le marquis de Pescaire, le duc d’Albe, Alexandre
Farnèse, Don Juan d’Autriche, Charles VIII. La Palisse,
Louis d’Ars, Bayard, Gaston de Foix, François Ier,
La Trémoille, Fleuranges, le comte d’Enghien, Montluc,
les trois Guises, le prince de Condé, Coligny, Henri IV,
furent les illustrations de ce siècle. Malgré la gloire
qui s’attache à leur nom et leur mérite varié,
ils constituent des figures militaires insuffisantes pour marquer
les étapes de la stratégie et même de la grande
tactique : le génie du temps fut de comprendre la nécessité
de la combinaison des armes, et le mérite principal des hommes
de guerre que nous venons de citer consista dans son accomplissement.
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